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Carnets de voyages de François Colodiet

Article du 17 juin 2013, publié par PO (modifié le 17 juin 2013 et consulté 1457 fois).

Carnets de voyages toscans

Sandro Botticelli, La Naissance de Vénus, vers 1485


J’ai vécu, je crois, plus de vingt fois ce moment où, à travers les vitres du compartiment, je signale aux élèves qui s’éveillent lentement d’une nuit plus ou moins éclaircie de bavardages et de fous rires : « Tiens, voilà votre premier dôme florentin. » Je ne parle pas de celui de Brunelleschi mais de celui, bien plus modeste, de la Chapelle des princes au chevet de San Lorenzo ; ils s’émerveillent un peu, pour me faire plaisir, me demandent où est le dôme de Brunelleschi. L’arrivée à la gare de Santa Maria Novella décorée d’anciennes photos en noir et blanc vous transporte dans les années 50 quand Audrey Hepburn s’enfuit de l’ambassade pour se perdre dans Rome ou lorsque Ingrid Bergman visite seule le musée de Naples. Tous les ans j’espère qu’elles seront encore là pour parler des vacances en Italie telles qu’on les imagine, pleines de promesses. Les autres gares d’Europe ont été refaites : palmiers à la gare de Lyon, dôme de verre ou brique rouge nettoyée de Waterloo ou Saint Pancrace ; Santa Maria Novella demeure raide dans ses marbres noirs et crème de la période fasciste.

Je ne compte plus le nombre d’heures passées dans ce hall à attendre, au retour du voyage, un train infiniment retardé. La troupe avachie des élèves allongés parmi les bagages (« Soyez attentifs, il y a des valises qui disparaissent ») mais ils viennent de vivre quatre jours qui vont parfois les bouleverser pour toujours. Première émotion adolescente quand on est ému par la robe de brocart d’Eléonore de Tolède, la douceur des jardins Boboli, les cellules peintes par Fra Angelico. L’art n’a pas été ennuyeux, il a un goût de liberté, même en compagnie de son professeur qui semble bien différent de celui qui officie dans la salle de classe : il mange des glaces avec vous comme un vulgaire mortel, se perd via dei Neri et avoue même être ennuyé par cette Vénus que Botticelli a faite molle, épaules tombantes, bras trop longs, et qui semble tenir difficilement l’équilibre sur une coquille Saint-Jacques digne de l’étal d’un traiteur. Mais il a expliqué le sens du mot écume (aphros) et raconté comment Ouranos a engendré Aphrodite après une certaine mésaventure. Et de ces histoires mythologiques-là, même l’élève le plus hostile à l’histoire de l’art, se souvient.

C’est qu’à Florence on voyage par petites bandes de six ou sept, luxe incroyable qui oblige les guides et leur jeunes ouailles à s’accorder. Les groupes se croisent en riant, se perdent et se retrouvent dans cette ville presque provinciale. On entre dans les églises, les musées, les cénacles ; un cloître ci, une cour de palais là, Florence se découvre en picorant. Longtemps il a été aisé d’entrer partout gratuitement... Peu de touristes en octobre, pas de droit d’entrée à acquitter pour entrer dans les églises, des musées finalement assez peu fréquentés. Les choses ont changé. Depuis une dizaine d’années, il faut tenir compte des rendez-vous aux Offices, à San Marco, au Bargello, avoir une « prénotation », être à l’heure. Pour qui connaît Florence, il reste toujours la possibilité d’entrer, le temps de la signature d’un registre au cénacle de Santa Apollonia et d’admirer, seul la plupart du temps, l’incroyable fresque d’Andrea del Castagno, « Andrea le Bagarreur », qui a placé sa Cène sous de troublants marbres peints en trompe-l’œil. La loggia dei Bigallo, Firenze com’era, San Spirito ou le Cloître vert offrent de semblables occasions. Cependant c’est en décembre que nous devons venir désormais pour échapper aux foules du tourisme mondialisé.

L’impromptu fait partie de la découverte de Florence. Parfois en revenant du palais Pitti sur l’Oltrarno, je propose une surprise : un tableau encore.

— Monsieur, s’il vous plaît…

— Attendez, vous allez voir... Tout d’abord voici une église traversée dans sa façade par un corridor secret, il court à travers la ville, c’est le fait du prince, pour lequel Vasari construit ce couloir urbain labyrinthique. Entrez dans l’église, trouvez moi cinquante centimes pour éclairer la première chapelle à droite, la chapelle Capponi. Mieux, attendons un mécène qui le fera pour nous, on est dans la cité du mécénat. Regardez ces roses, ce jaune safran, ces bleus ; c’est une déposition de croix. Oui, mais sans croix, sans échelle, sans perspective, les corps flottent et pourtant il y a le poids du supplicié qu’il faut soutenir. C’est une pyramide de corps.

— Pontormo est bizarre, non ?

— Il est maniériste.

— Maniériste ? Maniéré ?

— À la manière de. Il souffrait d’être arrivé trop tard, en 1527, dans un monde trop vieux qui à partir du XVIe siècle avait livré les œuvres les plus importantes de toute l’histoire occidentale. Alors il peint à la manière de… Il veut nous surprendre, vous voyez ?

Ils hésitaient à entrer, ils ne veulent plus sortir. Je calcule l’heure à laquelle le soleil va disparaître car je veux les faire marcher de l’autre côté de la ville jusqu’à San Miniato.

De mes nombreux souvenirs de Florence j’aime rejouer celui-ci, c’est le plus beau. Tout en bas le dôme semble être une maquette, les quais de Lungarno, un chemin, la tour de la Seigneurie, une mince aiguille en encorbellement. San Miniato dans son décor géométrique couronne tout cela. Je leur parle d’obsession, l’ombre inquiétante de Brian de Palma plane un instant sur l’église.

Ils entrent, on entend un chant monacal, l’office de 17h30, immuable dans la crypte. Sensibles au sacré ou pas, ils comprennent la finalité de toute cette accumulation d’églises remplies d’annonciations, de dépositions de croix, de saints et de saintes. Des hommes ont eu la foi, ont construit une économie du salut. Les derniers témoins de cette espérance et qui vivent encore dans l’attente eschatologique sont là, dans cette crypte de San Miniato, alors que dehors le soleil plonge derrière la ville.

Certains restent en bas, d’autres vont s’exposer au derniers rayons du soleil face à la conque florentine. Tous redescendent en courant les rues bordées de jardins, entre les oliviers et les cyprès. En les regardant, je pense à la jeune anglaise de Chambre avec vue de James Ivory, qui découvre, l’Italie et ses libertés, l’Italie et la séduction des sens.

Il y a des musées aussi, terreur de ceux qui les détestent, paroxysme de l’ennui qu’on traîne de salle 1 en salle 45 sous la houlette d’un guide qu’il faut en plus écouter. Ils ont quinze ans à peine. Nous devons donc nous appliquer à poser des jalons : comment en vient-on à accepter que les idées qu’on représente – Dieu, l’Incarnation – passent par la conquête de la perspective, du modelé des corps ; pourquoi cette fascination pour l’illusion dans la peinture occidentale, et pourquoi ici, à Florence ? Deux heures de visite qui mettent à l’épreuve les jeunes esprits ; parfois, un moment de grâce : une question qui révèle la pensée en formation, l’instant qui laisse entrevoir ce que seront les années de lycée, l’initiation à la spéculation. S’essayer à penser.

Mais la grande question, c’est le déjeuner, la liberté de choisir dans la ville le lieu où l’on va manger avec ses amis, sans l’accompagnateur, loin des parents. De ces moments-là j’ai peu à dire, ils leur appartiennent : les consignes de prudence rappelées, ils s’éloignent heureux d’être là et de la confiance qu’on leur fait. Je vais alors dans une trattoria de quartier, longtemps on y a partagé des bancs avec des maçons et des artisans florentins, davantage de touristes aujourd’hui, on y mange des tripes et les tortellini della casa. Ce couple et ses deux garçons, membres de la famille, me voient revenir depuis si longtemps. Ils souriaient, un peu ironiques, de me voir venir tous les ans avec une nouvelle collègue qu’on me demandait d’initier à Florence... Quiproquo flatteur auquel j’ai mis fin un été en demandant à ma femme – italianisante, elle – de leur expliquer pourquoi je revenais ainsi, différemment accompagné, tous les ans à l’automne.

Florence, enfin, c’est l’initiation. Nous nous sommes assis partout avec nos petits groupes, différents d’année à l’autre : dans la salle des engins de levage du dôme, avant la montée dans la double coque de Brunelleschi, dans le cortile du palais Medicis Ricardi, sous les mosaïques du baptistère, derrière la barrière de communion du Carmine, devant les fresques de Masaccio, face aux maesta de la première salle des Offices. Je les ai entendus dire leurs exposés, parfois lumineux, parfois pleins de contresens que je dois corriger. J’ai aimé leur faire voir le modelés des visages, la perspective qui balbutie devant Cimabue, la douleur des frères du poverello d’Assise gisant à Santa Croce, j’ai aimé leur expliquer qu’à San Marco pria jadis l’intransigeant Savonarole, Robespierre encapuchonné qui lui aussi voulait la dictature de la vertu. Devant les esclaves de Michel-Ange, je leur parle du néoplatonisme et de l’idée contenue dans le marbre et que le ciseau du divin sculpteur doit révéler. On s’assied, des touristes français, incrédules à la vue de ces ados concentrés qui prennent des notes, nous demandent qui nous sommes. Ils ont entendu parler de l’École. « Ah oui évidemment, on se disait bien … »

On part manger des glaces via dei Neri, ils sont impatients d’entendre le signal du temps libre. Nous nous séparons ; eux, inquiets de pouvoir faire, sans moi, tout ce dont ils rêvent, moi, soucieux de les voir tous revenir à l’heure convenue. Jamais ils n’ont manqué nos rendez-vous. J’ai confiance en eux, ils le sentent. Ils grandissent ainsi.

Je retournerai à Florence l’été, comme tous les étés, sans eux, Installé dans un joli couvent de religieuses polonaises qui tiennent table ouverte ; pour y suivre mes propres itinéraires, à mon rythme. Lent pour les musées mais rapide pour le pas. Parfois, le souvenir de leurs étonnements ou de leur application me reviendra et je me plairai à penser qu’un jour certains découvriront la ville à leur propre rythme.

Un jour de juillet une jolie fille m’avait abordé via Tornabuoni.

— Vous vous souvenez de moi ?

— Votre visage oui, votre nom plus du tout. Les années, je les mélange, dites-moi.

— Vous étiez notre accompagnateur, on avait tant marché et puis il y avait les jardins Boboli et on avait couru tout en bas vous vous souvenez ? À cause de ces trois jours j’ai décidé de venir étudier ici… le droit.

Les voies de la connaissance sont impénétrables.

François Colodiet, professeur d’histoire-géographie

École alsacienne - établissement privé laïc sous contrat d'association avec l'État

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