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La photographie de classe : brève histoire d’un média scolaire

À l’occasion des journées européennes du patrimoine, l’École alsacienne était ouverte au public les 17 et 18 septembre

Un article de Florence Lacombe

La photographie de classe se définit le plus souvent comme une masse compacte d’individus faisant corps dans un espace limité et plutôt neutre. Pour autant cette organisation pyramidale très ordonnée n’est pas seulement une mise en scène stéréotypée régit par un protocole figé. Pour un oeil aiguisé, la photographie de classe renseigne sur le rapport aux corps des individus, sur les pratiques pédagogiques mais elle endosse également le rôle de témoin culturel en racontant l’histoire politique et sociale des établissements scolaires.

En parcourant les photographies de la collection de l’École alsacienne, nous observons une sorte de répétition rythmique. Sur 150 ans, c’est une une certaine unité spatio-temporelle qui se manifeste. Peu de mises en scène spécifiques ou de manière exceptionnelle sont demandées par les établissements scolaires aux photographes. Il faut souligner à ce sujet que la photo de classe est règlementée par l’Éducation nationale. Une circulaire, la dernière datée de 2003, prévoit un code de bonne conduite des interventions des photographes professionnels et organise le droit de diffusion des images1. Un des changements importants est notamment l’interdiction du nom du photographe qui ne peut plus apparaître sur la photographie de classe alors que cela a été une règle commune pendant bien longtemps.

L’invention du portrait collectif

L’origine du portrait collectif autonome remonte au XVI e siècle et se rencontre aux Pays-Bas. Pour la première fois, ce sont des portraits où la représentation de personnes est le seul sujet apparent du tableau et non plus la partie d’une scène religieuse ou historique. Les portraits des gardes civiques de Dirck Jacobs et les portraits des régentes des institutions caritatives, d’hôpitaux, d’asiles, de guildes ou d’association professionnelles sont les commanditaires de ce nouveau type de portrait collectif. Ils sont désignés sous le terme générique de Regentenstukken.

Dirck Jacobs, Portrait de groupe d’arquebusiers, 1532, Rijksmuseum,
Amsterdam.
Fig. 1 – Dirck Jacobs, Portrait de groupe d’arquebusiers, 1532, Rijksmuseum,
Amsterdam.

Les portraits de régents d’institutions pour l’éducation des enfants ou de santé témoignent d’un double souci ; d’une part illustrer, expliquer, défendre la politique d’assistance urbaine, d’autre part, manifester le dévouement de ceux qui y consacrent leur temps et y attachent leur nom. Le portrait collectif des jeunes orphelines de la communauté réformée d’Amsterdam présente un ensemble de visages d’adolescentes au regard tourné vers le spectateur (fig. 2).

Jan Victors, La communauté des orphelines d’Amsterdam, 1659, Amsterdam Museum.
Fig. 2 – Jan Victors, La communauté des orphelines d’Amsterdam, 1659, Amsterdam Museum.

Ces formulations visuelles de portraits collectifs donnent un aperçu des implications morales que s’assignent les élites calvinistes à partir de la Renaissance. Ce sont les valeurs du civisme républicain associées au protestantisme qui marquent cette production picturale inédite. L’unité et l’efficacité particulière de ces compositions proviennent de la convergence des regards vers un personnage invisible et de la représentation d’un instant précis.

Essor de la photographie de classe

La photo de classe est apparue dans les années 1860 avec la démocratisation de la pratique de la photographie. Il fallait une condition essentielle pour que la photographie devienne possible pour un groupe : les progrès techniques de la photographie ont pu suffisamment raccourcir les temps de poses pour permettre d’obtenir une netteté convenable. En France, plusieurs photographes se spécialisent dans ce domaine, comme Jules David, fondateur en 1867 d’une entreprise de photos scolaires à Levallois et s’associe avec le portraitiste Edmond Vallois vers 1910. Le studio David & Vallois s’installe au 99 rue de Rennes et deviendra le photographe officiel de l’École alsacienne jusqu’en 2003.

Année scolaire 1888-1889 - Portrait des directeurs avec leurs familles et quelques élèves © Collection Ecole alsacienne
Fig. 3 – Année scolaire 1888-1889 – Portrait des directeurs avec leurs familles et quelques élèves
© Collection École alsacienne

Les photographies de classe, au départ, étaient tirées en peu d’exemplaires et elles n’étaient pas proposées à l’achat par les familles. En 1898, pour préparer la future exposition universelle de 1900, le Ministère de l’Éducation nationale alors nommée Administration de l’Instruction publique demande aux écoles de réaliser des photographies de classe afin de les présenter lors de l’événement.

Permanence et variations des photos de classe

De 1870 à 1914, nous observons un aspect cérémonieux dans les premières photographies de classe. Ce sont des attitudes corporelles très stéréoptypées, des poses hiératiques, des corps sévères dans des tenues scolaires strictes. Les élèves et professeurs sont endimanchés avec des blouses et sarraus bien ajustés. La gestuelle est imposée par le protocole ; des lignes de têtes, de regard et une pose des mains étudiée. Le directeur et les membres du corps professoral sont toujours positionnés au centre. Une hiérarchie est établie par l’âge des élèves, les plus petits sont assis en tailleur ou jambes alllongées sur le côté, les plus grands sont installés sur les bancs, en hauteur. Dans la premier moitié du XXe siècle, le choix d’une mise en scène de la photo de classe est plus évidente. Le photographe cherche à créer un moment particulier en y mettant parfois de la théâtralité. La pose des professeurs est réfléchie, le regard est toujours bien encadré alors que pratiquement aucun des protagonistes de la photo de classe au XIX e siècle ne regarde l’objectif du photographe. Des ajouts de tapis, de guéridon, des symboles du savoir comme les livres savamment disposés sur une table font leur apparition (fig 4).

Année scolaire 1898-1899 – Classe du grand collège
© Collection École alsacienne
Fig. 4 – Année scolaire 1898-1899 – Classe du grand collège
© Collection École alsacienne

Avant 1914, souvent les membres de la famille du professeur se joignent à la photo de classe (fig. 3). Après la Première Guerre mondiale une évolution est perceptible, les modes vestimentaires devenant plus visibles même si les élèves les plus âgés affichent toujours un désir de ressemblance avec l’adulte. Les années 50, sont le théâtre de changements profonds à l’intérieur de l’École comme dans l’ensemble de la société. On note l’apparition d’une tenue des corps plus décontractée, visible à travers le port des vêtements et dans les expressions.

Classe de 1eA – Année scolaire 1958-1959 © Collection École alsacienne
Fig. 5 – Classe de 1eA – Année scolaire 1958-1959
© Collection École alsacienne

Les visages sont souriants, les attitudes physiques sont moins rigides et des manifestations personnelles apparaissent possibles. Le monde de la mode entre dans les établissements scolaires. On remarque l’apparition du blouson. Les tissus changent et les couleurs s’émancipent du noir et du blanc. Les vêtements contiennent des motifs imprimés. Certains cols de chemises deviennent pointus. Les jeunes filles portent encore des jupes et des chemisiers. La singularité des individus progresse à travers des attitudes corporelles plus personnalisées. Une considération spécifique du corps est manifeste dans la pose, dans les chevelures apprêtées, les vêtements neufs, les cols blancs, les jupes plissées impeccables et l’impression de grande propreté, nouveau critère essentiel de la société de consommation.

La rupture des codes est évidente dans les années 70. Ces années sont marquées par la décodification de la photo de classe. La multiplication des attitudes corporelles personnalisées des élèves est manifeste en plus de l’abandon des rapports de hiérarchie entre élèves et enseignants (fig. 6).

Classe de 3e – Année scolaire 1975-1976 © Collection École alsacienne
Fig. 6 – Classe de 3e – Année scolaire 1975-1976 
© Collection École alsacienne

Maîtres et élèves se ressemblent, le groupe s’individualise, se personnalise. Les clichés scolaires vont globalement témoigner d’une mode jeune que l’on désire exhiber à travers des chemises bariolées, des cols Mao, des robes chasubles, des salopettes, des mini-jupes et des jeans qui relaient l’esprit contestataire incarné par Mai 68. À partir des années 80 et jusqu’au début des années 2000, les modes vestimentaires identifient un groupe et un désir de mettre en avant une marque de vêtement pour souligner une appartenance. De même que les pulls, sweats et pantalons unisexes entrent massivement dans les codes vestimentaires des adolescents.

Le décor et l’organisation spatiale de la photographie de classe

L’emplacement des photos de classe répond à des critères de fonctionnalité. L’espace et la lumière, le moment de la journée choisi pour la luminosité est également primordial. Les espaces retenus prennent parfois un sens symbolique fort. La multiplication des photographies de classe devant le monument aux morts de l’École alsacienne pendant la Seconde Guerre mondiale témoigne de l’engagement patriotique des membres de la communauté (fig. 7).

Classe de 2eA – Année 1939-40 © Collection Ecole alsacienne
Fig. 7 – Classe de 2eA – Année scolaire 1939-1940 
© Collection École alsacienne

Dans les années 50, la mise en scène à l’intérieur des classes manifeste les mutations des pratiques pédagogiques. Dans les classes de maternelles, les enfants font bloc sur le tapis, objet devenu incontournable des classes enfantines. Les accessoires pédagogiques sont mis en évidence dans la composition. Ce sont les outils scientifiques et les maquettes d’architecture qui entrent sur le devant de la scène scolaire (fig.8)

Studio Maximil, Cours d’architecture, année scolaire 1949-1950, Album Maximil © Collection École alsacienne
Fig. 8 – Studio Maximil, Cours d’architecture, année scolaire 1949-1950, Album Maximil
© Collection École alsacienne

Plus récemment, la recherche et la demande de la part des élèves de verdure, d’éléments faisant référence à la nature, arbres, potager, prises de vue au sein des pelouses, attestent des enjeux du changement climatique et des préoccupations de la jeunesse de ce millénaire.

Les progrès techniques

Les années 20 sont le temps d’un changement notable, celui du format de la photographie de classe avec le passage au 4 tiers, lequel modifie grandement la profondeur de champ. Dans les années 50, grâce au progrès technique de la rapidité du temps de pause et à la volonté aussi de l’institution, la photo évolue vers plus de naturel. Les appareils compacts, les films en rouleaux, l’apparition de la couleur, les nouvelles techniques de mises au point vont surtout permettre une plus grande liberté au photographe dans le choix de ses espaces (fig. 9).

La photographie numérique a bouleversé les pratiques des photographes en permettant la multiplication des clichés pour trouver la bonne prise. Elle permet aux photographes un important travail de retouches pour les visages aux yeux clos. La multitude de prises de vue facilite la superposition de visages en cas de mimiques disgracieuses. Elle donne carte blanche au recadrage et à la suppression de défauts locaux. La photographie numérique a le pouvoir également de mettre en avant la créativité du photographe en réalisant des photographies qu’aucun réglage n’aurait pu produire (fig. 10)2 .

Classe de Terminale - Année scolaire 2002-2003 © Collection Ecole alsacienne
Fig. 10 – Classe de Terminale – Année scolaire 2002-2003 
© Collection École alsacienne

Mais qu’en est-il de la manière d’appréhender le rituel de la photographie de classe du côté des élèves ? Pour certains, elle est un événement spécial. Prise en tout début d’année, c’est la première chose que les élèves réalisent tous ensemble avec la classe et c’est le premier souvenir conservé de l’année. La plupart des élèves développent un autre rituel après la distribution de la photographie. C’est le moment de la circulation de la photographie de classe afin de noter des petits mots à ses camarades, de la signer et de faire signer ses professeurs. Au niveau de la prise de vue, nombreux sont les élèves qui réclament plus de liberté dans la pose, dans le choix de sourire ou non. Ils revendiquent pour la plupart un avant/après ; une photo traditionnelle respectant les codes de la photographie de classe mais espèrent une photographie plus “fun” où la liberté des poses, des attitudes et des vêtements serait le maître mot. Dans cette enquête menée auprès des collégiens, émerge une idée singulière ; la photographie de classe ne laisse personne indifférent, elle suscite même une forte excitation de toute la communauté scolaire. Et peut-être est-ce aussi une histoire d’amour comme le suggère le texte de Frédérick Breunig, sous directeur de l’École alsacienne de 1874 à 1913.

Nota bene

1 Voir au Bulletin Officiel, la circulaire n°2003-091 du 5 juin 2003 : https://www.education.gouv.fr/bo/2003/24/MENE0301227C.htm

2 Merci à Antoine Bonfils, le photographe de l’École alsacienne, pour les informations avisées qu’il m’a transmis de sa pratique.

Références bibliographiques

  • Barthes, Roland, La chambre claire. Note sur la photographie, Paris, Gallimard-Le Seuil, 1980.
  • Charpentier-Boude, Christine, La photo de classe. Palimpseste contemporain de l’institution scolaire, Paris, l’Harmattan, 2009.
  • Chauché, Michelle, « La photographie de classe et l’expression. Jalons pour une histoire », Revue française de pédagogie, n° 98, 1992, p. 7-11.
  • Christin, Olivier, «Les portraits de régents, source d’histoire sociale ?», Les administrateurs d’hôpitaux dans la France de l’Ancien Régime, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1999, p. 1997-208.
  • Riegl, Alois, Le portrait de groupe hollandais, Paris, Hazan, 2008.
  • Sontag, Susan, Sur la photographie, Paris, Christian Bourgois, 2008.
  • Wagnon, Sylvian, « La photographie de classe dans l’école française : une source sous-estimée de compréhension de l’histoire de l’école, interface entre sphères privée et publique (XIXe -XXIe ) », Encounters in Theory and History of Education, novembre 2016, URL : https://ojs.library.queensu.ca/index.php/encounters/article/view/6342

Une exposition consacrée à la photographie de classe a été présentée au Musée de l’Éducation nationale à Rouen du 10 juin 2017 au 31 décembre 2018, sous la direction de Delphine Campagnolle, directrice du musée : https://www.reseau-canope.fr/musee/fr/connaitre/les-expositions/exposition/portraits-de-classe-portrait-classe.html